P a r t i e I
« L'histoire d'une vie c'est ce genre d'histoires, qui a le don de vous transporter et de vous faire renaître. Elle faisait partie intégrante de ce scénario. Je l'avais bâtie avec elle, de telle manière que sans elle, tout s'écroulait, tel un château de cartes. Elle n'était pas comme lui. Elle prenait soin de moi. Son coeur débordant d'amour et de respect. C'était violent. Comme l'amour d'une mère pour son fils. »
Avec lui ça commençait toujours de la même façon. Notre histoire était monotone et simple. Il parlait. Je le contredisais. On s'exaspérait. Je détestais mon père. Père était encore un mot trop fort pour le désigner. Il était moins que ça. Il m'avait conçu mais depuis plus rien. Il ne daignait à s'occuper de moi. Trop dur pour la personne qu'il était :
- Quoi ? Lui demandai-je.
- Tu m'as très bien compris Chace, on déménage définitivement, me répliqua-t-il souriant de toutes ses dents.
Je restais de longues secondes, l'air hébété, ne sachant que dire. Je fixais simplement mon géniteur, croyant que cette histoire n'était qu'une plaisanterie de mauvais goût comme il avait l'habitude d'en faire. Il paraissait très sérieux. Il me regardait droit dans les yeux, ne baissant même pas son regard quand je le fixais, signe qui prouvait l'authenticité de ses paroles. Malheureusement. Le mot définitivement résonnait dans ma tête, il faisait beaucoup plus de mal que n'importe quelle autre parole. Je me décidais enfin à poser la question qui me hantait.
- Où partons-nous ? Le questionnai-je.
- A Manchester, me répondit-il, le sourire aux lèvres.
Je compris bien assez vite, ce que cela voulait dire. J'allais devoir tout quitter pour lui. Pour cette personne qui avait toujours fait passer sa vie professionnelle avant ma mère et moi. Physiquement, il ressemblait aux hommes de son âge. Ce qui veut dire aux hommes de plus de quarante ans, en effet ses cheveux étaient bruns même s'ils commençaient à grisonner un peu. Il n'était pas très grand, je le dépassais depuis l'âge de quinze ans. Il portait des grosses lunettes noires rectangulaires et il avait un nez crochu. De plus, il avait un léger embonpoint qui commençait à se voir au niveau du ventre. En clair, il n'était pas particulièrement séduisant pour quelqu'un d'une quarantaine d'années. Depuis toujours il ne vivait que pour Manchester. Manchester. Manchester. Un enfer à l'état pur pour moi.
Manchester se trouvait au Nord de Londres. J'y avais déjà été une bonne dizaine de fois, il y faisait encore plus froid qu'ici. Il y pleuvait trente jours sur trente et un. Ca ne me plaisait pas. Je n'arrivais pas à m'habituer à cette ville. Les nuages envahissaient le ciel, les rayons de soleil étaient quasiment inexistants. Comment allais-je faire pour vivre là bas ? J'adorais Londres. Ville qui m'avait vu grandir . J'y avais mes souvenirs, mes repères, mes habitudes, mes amis. Londres n'était pas non plus le paradis pour tout le monde. La pollution était très présente et englobait le ciel. Il y avait énormément d'embouteillages sur les boulevards. Les gens n'étaient pas très agréables, bien au contraire. Dans les rues commerçantes, il n'était pas rare de piétiner les autres, pour pouvoir avancer. Malgré, tout cela, je m'y sentais bien. Un bonheur à l'état pur pour moi :
- Alors qu'en penses-tu ? M'interrogea-t-il.
- C'est une très bonne idée, j'ai hâte d'y être, mentis-je en me pincant les lèvres
- Heureux, que ça te plaise fils, me dit-il en touchant ma joue gauche.
- Pourquoi déménageons-nous près de votre entreprise père ? Demandai-je.
Depuis ma plus tendre enfance, il m'avait obligé à le vouvoyer, ca m'exaspérait. Mais je me retenais en faisant bonne figure. Dure réalité. Il travaillait à Manchester, depuis que j'avais cinq ans, il ne revenait à Londres, qu'une à deux fois par mois, me laissant seul avec ma mère. Le reste du temps. Il n'avait jamais été un père pour moi, je ne le voyais jamais, il ne s'intéressait pas à ma vie, il ne savait rien de moi. Je le considérais simplement comme mon géniteur. Rien de plus. Rien de moins. Je savais très bien que d'un côté j'étais cruel avec lui mais il le méritait. Chaque année, il avait oublié mon anniversaire, il ne connaissait rien de la vie de son propre fils. Il n'avait jamais été présent quand j'avais eu besoin de lui. Je passais mon temps à lui mentir, c'était devenu une habitude. Ca en devenait monotone et lassant. Il ne remarquait rien. A croire, que j'avais des dons pour l'imposture. Jamais il n'avait daigné à me téléphoner quand il était à Manchester. Moins je le voyais, mieux je me portais. Ma vie sans lui me convenait parfaitement, j'étais heureux. Malheureusement, quand il était là je me sentais enfermé. Vivre avec lui ? Inconcevable. Je ne serais pas apte :
- J'aimerai que toi et ta mère vous vous rapprochiez de moi, je veux qu'on forme une véritable famille unie, me répondit-il
- Nous trois, une famille ?, le questionnai-je,
- Oui mon fils, j'aimerai rattraper le temps perdu avec toi, je sais très bien que je ne suis pas très présent dans ta vie mais je veux tout faire pour changer les choses entre nous crois moi, je suis plein de bonnes intentions à ton égard.
- Tu ne pourras jamais rattraper les années que tu as perdu en travaillant à Manchester, tu ne sais rien de moi, crois tu réellement que tu seras capable de me faire passer avant ton travail ? Je ne pense pas, tu en es incapable, le travail c'est ta vie. Personne ne changera ça même pas un déménagement, m'exclamai-je
Il fallait croire, que le mensonge était un don génétique. Il était pire que moi. Il avait des tendances si narquoises, que je ne révais que d'une chose.... le haîr. Je commençais petit à petit à m'excéder par sa bétise et ses niaiseries.
- Insinues-tu que je ne connais même pas mon propre fils ?
- Je n'insinue rien, j'en suis sûr. Tu ne sais même pas ma date de naissance.
- Bien sûr que je la sais. Tu ... es ... né ..... le 17 Juillet 1990
- Faux, c'est ma mère qui est née le 17 Juillet, moi je suis né le 24 Avril mais tu avais au moins la bonne année c'est déjà ça. Tu as fait des progrès depuis la dernière fois que je te l'ai demandé.
Contrairement à lui qui ne savait rien de moi, je connaissais mon père mieux que quiconque, je savais parfaitement comment son esprit de PDG fonctionnait. Il agissait toujours par intérêt et jamais par envie. Il m'avait toujours vu comme le futur dirigeant de sa société et jamais comme son fils. D'après lui, j'étais le président idéal pour son entreprise : travailleur, acharné, autoritaire, perfectionniste. Tout son portrait. En aucun cas le mien. S'il me connaissait, comme il le prétendait, il aurait su depuis longtemps que je n'étais pas du tout comme ça. J'avais toujours été du genre discret et calme, du moins quand il n'était pas dans les parages. Mais je n'étais pas pour autant timide. Simplement, je n'aimais pas spécialement me faire remarquer. Solitaire, je passais des heures entières, seul. La plupart du temps, je prenais des photographies. Je tenais ça de ma mère. Ancienne photographe, elle avait l'habitude de m'emmener avec elle sur les plateaux. J'avais acquis cet intérêt depuis très longtemps déjà. J'admirais son travail, elle aimait cela. Je n'avais envie que d'une chose, découvrir l'Australie. Je voulais prendre ces paysages vierges en photo. Les contempler des heures encore. Pourtant, les portes des universités les plus prestigieuses m'étaient ouvertes. Il espérait me voir aller à Oxford ou encore mieux partir à Harvard. Ca me répugnait. Il croyait sincèrement que ma mère avait arrêté la photographie. Si seulement il savait, que chaque matin elle partait appareil photo à la main, explorer la nature. Chose qu'il aurait trouvé inconcevable.
- Je connais plus de choses sur toi que tu ne le penses fils, s'exclama-t-il en tenant fermement mon bras.
- Crois moi tu es incapable de rattraper le temps perdu c'est trop tard. Tu as perdu l'amour de ton fils il y a bien longtemps déjà alors ne perd pas son respect en t'enfonçant dans le mensonge, rapportai-je assurément.
- Change de ton avec moi. Je suis ton père, dois-je te le rappeller? Demanda-t-il de telle façon que sa voix portait dans le salon entier.
- Mon père ? Je t'aurai plutôt défini comme étant mon géniteur, rien de plus, répondis-je violemment.
A peine avais je fini de dire ma phrase, que je sentis sa main s'abattre sur ma joue, il venait de me gifler, ma joue était endolorie. J'étais étonné. Il n'avait pas le droit de me faire ça. Il ne pouvait pas. Il ne devait pas. Jamais, il n'avait levé la main sur moi. La seule chose que je ne regrettais pas.
- De quel droit oses-tu me frapper ? L'interrogeai-je
- Je suis ton père j'ai tous les droits, tant que tu vis sous mon toit, répondit-il
- Quand comprendras-tu que pour moi tu n'es pas mon père ? Tu ne sais même pas ma date de naissance, tu ne sais rien de moi, rien du tout, alors ne joue pas aux pères modèles. Surtout quand ce n'est pas le cas, déclarai-je.
- Je suis désolé, mais les choses vont changer quand vous serez ta mère et toi à Manchester, dit-il en mentant.
- Qu'est ce que tu veux changer ? Tu peux me le dire ? Je ne veux pas que tout cela change. Ma vie me convient parfaitement comme ça. C'est trop tard pour les excuses, fallait peut-être y penser avant. Par exemple lorsque j'avais dix ans. A cette époque là, je t'aurais peut-être cru. Mon père est mort il y a longtemps déjà. Tout ceci est....pitoyable objectai-je.
- Qu'est ce que tu viens de dire ?
- Je viens de te signaler que tu étais pitoyable, as-tu encore besoin que je te le répète ?
- Tu as drolement changé, tu n'es plus le petit garçon que je connaissais autrefois.
- Logique, il paraît que j'ai dix huit ans maintenant. Plus sept, rétorquai-je.
J'étais différent. De lui. D'eux. J'avais changé, j'avais grandi, mais sûrement pas grâce à lui. Ce serait un mensonge de ma part si je disais qu'un jour je n'avais pas epprouvé de l'affection pour lui. Petit j'avais souffert de son absence et de son manque d'amour chronique lorsqu'il s'agissait de moi. Je passais mes journées à attendre son retour, en vain. Je le guettais. Il ne venait jamais. Je l'aimais. Enfant, je croyais toutes les balivernes qu'il pouvait dire ou proférer. J'étais naïf. Mais plus maintenant. Je m'étais habitué à ne plus rien recevoir de sa part, simplement de la superficialité. A dix ans, je m'étais enfin rendu compte que je ne comptais pas pour lui. Qu'il mentait à chaque seconde qui passait. Pour mon anniversaire, il m'avait emmené à un match de foot. J'étais heureux, il s'occupait de moi. Mon visage d'enfant rayonnait de bonheur. J'étais fier d'être son fils et de le savoir près de moi. Je le croyais capable de m'aimer. Nous n'étions que tous les deux. Entre hommes. Il m'avait confié sa casquette de Manchester United. Ce jour là, je pensais que tout pouvait évoluer. Nous étions là bas depuis quelques minutes quand son portable sonna. Il mentit en me disant qu'il reviendrait vite. Mais il partit. J'étais seul, triste et perdu. A dix ans, mon père était mort. Il ne s'en doutait même pas. J'avais bel et bien raison, cette après midi tout avait changé. Depuis, je pouvais tout faire. Tout dire. Jamais, Je ne serais assez bien pour lui. Dure vérité lorsqu'on est enfant. Je partageais la peine de ma mère lorsqu'elle se sentait seule sans lui. Elle avait épousé un fantôme. Il lui devait tout. Sans elle, il n'avait rien. Plus rien. Il avait bâti sa fortune grâce à l'argent qu'elle lui avait donné. Par amour pour lui, elle avait tout abandonné. Maintenant il la laissait avec sa solitude amère. Il m'arrivait de lui demander comment elle faisait pour le supporter et rester avec lui. Sa réponse était bien simple, elle l'aimait. L'amour l'empéchait de le laisser. Elle n'avait pas la force de le tromper ou de le quitter. Elle me disait aussi que plus jeune il était différent. Je n'en étais pas si sûr. Je doutais de cela. Je l'avais toujours connu si manipulateur, que je ne pouvais l'imaginer autrement. Ma mère faisait partie des belles femmes, que l'âge n'enlaidissait pas. Bien au contraire. Elle avait de longs cheveux bruns qui descendaient le long de son dos. Des yeux bleus magnifiques dans lequel on pouvait lire la tristesse, qu'elle essayait de cacher derrière ses grands sourires. Elle n'était pas marquée par le temps, simplement par l'absence. Je ne pouvais rien y faire et rien changer. La photographie était l'une des rares choses à la rendre heureuse et joyeuse. Elle avait le don de rendre vivante chaque photo qu'elle prenait. Elle faisait passer dedans des émotions contradictoires mais d'une beauté subjugante. J'étais capable de la regarder des heures entières, prendre des photographies. Je ne pouvais que l'admirer. J'aimais aller dans ce qu'elle appellait son dépotoire. Il n'y avait qu'un simple fauteuil mais on s'y sentait bien. Elle avait rempli les murs de photographies, plus ou moins récentes. Il y en avait beaucoup de moi mais aussi d'elle. A cette époque, où il était encore là. Elle était plus jeune et son sourire ne sonnait pas encore faux. Je discernais la joie qui émanait d'elle, avant. Ce n'était plus le cas. Elle était la seule à tout connaître. Elle était capable de tellement lorsqu'elle aimait, que parfois j'avais peur. Je ne voulais pas qu'elle s'en aille. Qu'elle parte. Sans elle, tout s'écroulait. J'étais sûr d'une chose, j'aimais ma mère. Plus que quiconque en ce bas monde.
Première partie en ligne. L'autre sera disponible bientôt.
Qu'en pensez-vous?
J'espère que ca vous a plu.
Clem'